Les libertariens

Les libertariens sont très mal connus chez nous et pâtissent d’un véritable black-out médiatique aux États-Unis.

Signe de leur récente popularité en Europe, le mot libertarien a pourtant fait son entrée au Larousse cette année !

On les voit généralement comme des extrémistes adeptes des théories du complot les plus farfelues voire même comme des libertaires ou encore des libertins. Une petite mise au point s’impose donc.

Voici la définition personnelle que je donne de ce mouvement:

L’histoire des libertariens remonte aux années 50 et à la fondation même du mouvement conservateur. Durant cette période les nouveaux conservateurs (la New Right) redéfinissent le conservatisme en y mêlant une forte dose de traditionalisme religieux.

Les libertariens, eux, représentent la tendance du conservatisme (la Old Right) fidèle au laissez-faire économique et à l’isolationnisme tels qu’il pouvait encore être défendus avant le krach de 1929 et l’invasion de Pearl Harbor. Une autre caractéristique étonnante des libertariens par rapport à leurs collègues conservateurs est qu’ils considèrent la foi comme relevant strictement de la vie privée. Beaucoup de libertariens se disent même athées. (ref. 1)

Libertariens et conservateurs sont donc très différents mais ils ont une chose en commun : ils n’apprécient pas le Parti Républicain dans lequel ils ne se reconnaissent pas. Le GOP (Grand Old Party) est en effet beaucoup trop centriste à leur goût. Ils critiquent notamment Eisenhower et Nixon qui à leurs yeux passent pour des démocrates.

Parmi les trois figures principales du libertarianisme (pas facile à prononcer !) on compte un économiste (Murray Rothbard), une romancière (Ayn Rand), et un politicien (Barry Goldwater). Pendant les années soixante toutes ces personnes ont chacun dans leur domaine respectif représenté un mouvement contestataire alternatif à la révolte de la Beat Generation.

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Murray Rothbard :

Muray Rothbart est le chef de file des libertariens. Celui qui quitte le cénacle conservateur, rejoint la gauche pour une alliance éphémère et pose ainsi les bases d’un mouvement libertarien indépendant. Depuis ses débuts il veille à la pureté idéologique du mouvement. Il est aussi considéré comme le père de l’anarcho-capitalisme. Economiste disciple de l’Ecole autrichienne il fonde ses théories sur le droit naturel. Dans For A New Liberty, son manifeste libertarien, il énonce le principe de non-agression qui est au cœur de sa philosophie politique. Dans ses autres ouvrages il fait de la critique historique et s’emploie à remettre systématiquement en cause l’histoire économique officielle. (ref. 2,3)

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Ayn Rand :

Ayn Rand est née à Saint-Pétersbourg. Marquée par l’avènement du communisme qui plonge sa famille une pauvreté noire, elle quitte sa patrie pour devenir scénariste à Hollywood et réaliser enfin son rêve, devenir écrivain. Dans Atlas Shrugged (La Grève en français) elle dépeint un monde sur le déclin miné par les politiques socialistes. Son idée de génie qui va enthousiasmer des générations d’adeptes du laissez-faire est d’imaginer une révolution capitaliste où ce sont les patrons (et non les ouvriers), refusant d’être spoliés du fruit de leur travail, qui se mettent en grève. Un « grand soir » inversé en somme. Selon une étude fameuse Atlas Shrugged est le deuxième livre le plus influent en Amérique après la Bible. Il s’est vendu jusqu’à présent à sept millions d’exemplaires. L’auteur reste toutefois controversée pour son culte de la personnalité ainsi que pour le darwinisme social qui teinte ses romans. Bizarrement les conservateurs américains semblent lui pardonner son athéisme qu’elle n’a pourtant cessé de revendiquer. On ne manquera pas de relever que la traduction française d’Atlas n’est disponible que depuis 2011. (ref. 4,5,6)

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Barry Goldwater :

Sénateur originaire de l’Arizona, il est le candidat des républicains aux élections de 1964. Ces élections marquent un tournant majeur de l’histoire politique américaine. Au départ en faveur du Civil Rights Act voté quelques mois avant la tenue des élections afin de mettre un terme à la ségrégation raciale dans le pays, il s’y oppose finalement non pas par racisme mais par ce qu’il juge que ce n’est pas à l’état fédéral de prendre ce genre de décisions. Son radicalisme joue contre lui. Lyndon Johnson va remporter 61% du vote populaire, ne laissant à Barry Goldwater que six états, la plupart sudistes. C’est l’une des défaites les plus humiliante des l’histoire des États-Unis. La carte électorale des Etats-Unis vient de s’inverser. Le sud, qui votait démocrate depuis la Guerre de Sécession, vote désormais républicain. Mais cet échec loin de marquer la fin du conservatisme est considéré à présent comme le début de la révolution conservatrice américaine qui triomphera avec l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan. Néanmoins il s’oppose frontalement à la droite religieuse dans les années 1980 sur des sujets comme l’homosexualité et l’avortement. Aujourd’hui décédé Barry Goldwater demeure une véritable icône politique qui a marqué profondément l’Amérique. (ref. 7,8)

Les libertariens associent trois choses en une : défense du libéralisme économique, respect des libertés individuelles et isolationnisme en matière de politique étrangère. Le point commun ? Les libertariens sont anti-étatistes. Le moins d’état, au mieux ils se portent.

Cette lutte contre l’état propre aux libertariens est un socle commun très vague qui rassemble des gens aux profils très différents. Certains préfèrent mettre l’accent sur les libertés économiques, d’autres sont plus intéressés par les questions de politique étrangère ou par la défense des libertés individuelles. D’autres encore sont en fait des fanatiques qui pensent que leur gouvernement est en tous points comparable à une tyrannie. Edward Snowden, lui, pourrait être qualifié de cyber-libertarien*.

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Au premier abord on pourrait être tentés de classer les libertariens de la manière suivante : ils sont à droite sur les questions économiques et à gauche sur les questions sociales. Mais ce serait une erreur car ils ne sont ni conservateurs ni progressistes. Il est clair cependant qu’il forment une sorte de coalition de la liberté qui va chercher des voix autant chez les républicains que chez les démocrates.

Ils n’ont pas de véritable programme politique, ils ne veulent pas faire « évoluer » la société dans un sens ou dans un autre, bien au contraire, au lieu de voter des lois supplémentaires les libertariens préféraient abroger les lois existantes ! À l’inverse d’un parti politique traditionnel à la recherche d’une philosophie pour justifier ses positions politiques, les libertariens ont beaucoup développé leurs idées mais l’application de celles-ci s’avère plus compliquée.

Au cœur de la pensée libertarienne se trouve le principe de non-agression. C’est pourquoi le recours à la force est combattu sous toutes ses formes. Le terme « agression » doit ici être considéré dans son acception générale, le prélèvement de l’impôt étant ressenti comme une tel au même titre que le recours à la force armée.

Dans l’absolu les libertariens souhaitent abolir l’état providence voire l’état tout court, y compris son monopole de la justice et de la défense. Un projet qui équivaut en somme à une véritable révolution capitaliste ou la propriété privée serait reine (tendance anarcho-capitaliste = état zéro). Mais de manière générale ce sont juste des gens qui voudraient être bien moins gouvernés que ce qu’ils ne le sont actuellement (tendance minarchiste = état minimum).

Dans les années quatre-vingt Ronald Reagan arrive au pouvoir porté par la révolution conservatrice. Ses idées sont similaires aux idées libertariennes mais pas aussi radicales. Lui-même se dira libertarien mais avec un petit « l ». Sa maxime la plus connue « Government is the problem not the solution » illustre parfaitement sa proximité avec les idées libertariennes.

Capture d’écran 2014-03-29 à 01.42.10Aujourd’hui le Parti Libertarien arrive à la troisième place en terme de suffrages obtenus mais il reste un parti ultra-minoritaire. C’est pour cette raison, et certainement aussi parce qu’il reste opposé à l’interruption volontaire de grossesse, que RON PAUL bien que libertarien a fait campagne au sein du Parti Républicain aux présidentielles de 2008 et de 2012.

L’isolationnisme que Ron Paul revendique à de quoi étonner et tranche radicalement avec l’interventionnisme propres aux conservateurs faucons que l’on connaît. En effet rien n’oppose autant libertariens et néo-conservateurs que les questions de politique étrangère. (ref. 9,10)

Son fils RAND PAUL ne fait pas mystère de ses ambitions pour 2016. Elu sénateur du Kentucky il a réussi a devenir une personnalité politique de premier plan en se présentant comme un candidat du Tea Party avec de forte affinités pour les idées libertariennes. Il est ce que l’on peut appeler un « fusionniste », quelqu’un qui pense que la morale chrétienne ne va pas sans la défense des libertés et vice versa. (ref. 11)

On peut toutefois douter que cette association entre le Tea Party et le mouvement libertarien fasse long feu tant les divergences entre conservateurs et libertariens sont multiples. Selon un principe libertarien « les vices ne sont pas des crimes ». Or prenons l’exemple de la drogue ou la prostitution: les libertariens veulent libéraliser / légaliser  alors les conservateurs exigent la poursuite de la « guerre contre la drogue » initiée sous Nixon. Autre sujet: la défense. Les partisans du Tea Party sont prêts à sacrifier leurs libertés pour garantir leur sécurité. Pas les libertariens.

Bref, comme vous l’aurez constaté, la droite américaine est divisée et ce depuis ses origines. Ce qui ne manque pas de faire le jeu des démocrates comme ce fut le cas aux présidentielles de 2012. Un des problèmes des élus du républicains est qu’ils sont débordés sur leur droite par des nouveaux venus plus conservateurs qu’eux (le Tea Party) ou plus libéraux qu’eux (les libertariens). Le problème des démocrates en revanche c’est que les républicains, trop soucieux de se voir prendre leurs sièges par un de ces conservateurs aux dents longues, droitisent passablement leur discours et se refusent à tout compromis. Ce qui bloque toute volonté de réforme au congrès.

© Charles Voisin

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SOURCES

1. Radicals for capitalism. Brian Doherty, 2007.
2. The ethics of liberty. Murray Rothbard, 1982.
3. An ennemy of the state. The Life of Murray N. Rothbard. Justin Raimondo, 2000.
4. Goddess of the market. Ayn Rand and the American right. Jennifer Burns, 2009.
5. Atlas Shrugged. Ayn Rand, 1957.
6. It usually begins with Ayn Rand. Jerome Tuccille, 1971.
7. Before the storm. Barry Goldwater and the unmaking of the American consensus. Rick Perlstein, 2001.
8. The conscience of a conservative. Barry Golwater, 1960.
9. A foreign policy of freedom. Ron Paul, 2007.
10. Ron Paul’s revolution. The man and the movement he inspired. Brian Doherty, 2012.
11. The Tea Party Goes To Washington. Rand Paul, 2011.

*Disponible en français:

CARE Sébastien, « La pensée libertarienne : Genèse, fondements et horizons d’une utopie libérale », PUF, 2009
CARE Sébastien, Les libertariens aux États-Unis : Sociologie d’un mouvement asocial, PUR, 2010

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